Soutenance de lecture : Ne t’arrêtes pas de courir par Mathieu Palain

Dans Ne t’arrête pas de courir, Mathieu Palain retrace l’incroyable trajectoire de ce champion d’athlétisme au double visage : sportif prodige le jour, délinquant la nuit. À travers ce récit poignant, il questionne le poids du déterminisme social et la quête de rédemption.

« Don’t give up on your dreams, or your dreams will give up on you. » par l’entraîneur américain John Wooden. En français, cela signifie « N’abandonnez pas vos rêves, sinon ils vous abandonneront. ». Cette citation est une bonne référence pour l’ouvrage qui sera présenté dans quelques instants.

« Ne t’arrêtes pas de courir », il s’agit du deuxième ouvrage écrit par Mathieu Palain, il sort en librairie en 2021, 2 ans après « Sale Gosse ». Une deuxième édition sort en 2023. La 1ère de couverture, on y voit une piste d’athlétisme, de couleur orange, la même couleur pour le nom d’auteur. Sur cette piste, un homme noir est en train de courir, il représente le personnage Toumany Coulibaly. Cependant, il existe une deuxième version pour la page de couverture comme on peut le voir sur ce support. Il s’agit d’une illustration significative où on retrouve la nuit, des barres d’immeubles mais aussi un homme encapuchonné portant un vêtement associé aux codes des cités, il regarde vers les tours. On peut se poser la question est-il attiré par ce lieu ou s’en est-il sorti de ce quartier ? Concernant le titre, on y retrouve de l’impératif négatif : « ne t’arrêtes pas » et celui-ci fait référence à l’athlétisme : « de courir », le sport pratiqué par notre personnage principal. La page de garde contient une dédicace : « A ceux qui tombent, Et tous les autres, dehors, qui les attendent. ». Deux types de personnes y sont mentionnés, ceux qui sont condamnés : « tombent » et ceux qui « les attendent » dehors, sous-entendu ceux qui les attendent pour retomber : soit les proches ou les relations toxiques ou ceux qui vont les aider. Enfin, sur un fond bleu clair, la 4ème page de couverture comporte de nombreux éléments : un court résumé du livre pour donner envie aux lecteurs, qui permet de situer tout de suite le projet du livre, mais aussi des citations de médias comme ELLE et Les Echos.

C’est l’histoire de Toumany Coulibaly, un spécialiste du 400m qui devient champion de France un jour et le soir même, se fait arrêter pour cambriolage. Celui-ci reçoit une lettre du journaliste Mathieu Palain, qui souhaite le rencontrer. Dès la première rencontre, une grande amitié voit le jour.

Monsieur Palain est né en 1988 à Ris-Orangis, en Essonne. C’est un passionné de sport ainsi qu’un journaliste àLibération. L’origine du projet est le suivant : un article de presse qui relate les démêlés avec la justice et les condamnations d’un sportif de haut niveau. Toumany Coulibaly est né en 1988 à Montreuil, il a des origines maliennes. Il est le 5ème d’une fratrie de 18 enfants qui comporte 2 mères au foyer et un père peu présent car il occupe 2 emplois. Repéré par l’entraîneur Jean-Michel Degain de l’ES Montgeron Athlétisme, il devient en quelques temps, médaillé d’argent 400m et médaille d’or du relais 4X100m lors des Jeux de la Francophonie 2013 à Nice ainsi que Champion de France en salle en février 2015.

Un livre divisé en plusieurs parties mais qui suit le cours de la vie

On compte 2 problématiques dans l’ouvrage, la première est la suivante : Comment expliquer qu’un jeune ayant une porte de sortie de son milieu, grâce à des dons en sport, n’arrive pas à s’en arracher malgré les séjours en prison ? La seconde problématique concerne le rôle de la presse ? Le livre relate les échanges hebdomadaires entre le journaliste et Coulibaly au parloir. Ils sont écrits après la visite, à partir des souvenirs ; (pas le droit d’enregistrer ou d’écrire). On trouve aussi des échanges téléphoniques, des SMS, des courriers, et les comptes-rendus des rencontres dans son environnement (entraîneurs, prisonniers, autres), des textes de Coulibaly lui-même et un dessin ainsi que des extraits d’articles de journaux divers.

Le livre est divisé en 3 parties :

1 – La prise de contact et la rencontre : Au début du projet, Palain adresse une lettre à Coulibay à la suite des nombreux centres d’intérêts qu’ils ont (le sport, Ris-Orangis, Disiz la peste, l’entraînement p.14-15) et il faut 1 an d’attente pour une réponse, Toumany Coulibay réalise un autoportrait psychologique et émouvant qu’il signe d’un dessin naïf (p.32-33). Il porte le titre de « Qui suis-je ? ». Le courant passe ; il ne cache pas ses pulsions, fait un portrait de lui sans complaisance. Un projet prend forme ; pour comprendre et faire changer Coulibaly.

La deuxième partie est divisée en deux, elle suit un ordre chronologique.

1 – L’enfance et l’adolescence : Pour comprendre comment il en est arrivé là, il faut analyser sa biographie (p.42-177). Peut-on expliquer la délinquance par un mauvais départ dans la vie ? (p.42-93). On peut parler de la violence environnementale (racket chez un enfant) (p.45), aussi de la démission des parents (il passe 3 ans dans une autre famille, est envoyé chez un oncle au Mali), du fait des premières arrestations dès son plus jeune âge et du manque d’argent qui le pousse à voler.

La découverte du sport : Malgré tout, l’horizon se dégage mais il ne sait pas saisir sa chance car il est mal entouré par des membres de son entourage, c’est pour cette raison que l’athlétisme peut l’aider à s’en sortir en voyant Justin Gatlin comme un modèle et en bénéficiant de l’aide de certaines personnes qui vont lui tendre la main comme Patricia Girard, Jean Michel Degain, Farès Magharbi… Justin Gatlin est un célèbre sprinteur américain du 100m, qui s’est dopé en 2006 mais il est revenu quelques années plus tard, en devenant champion du monde de la discipline. Il en profite lors de sa victoire pour mettre le doigt sur la bouche pour faire taire les critiques envers lui, une réaction qui a fait le tour du monde Cette partie de l’ouvrage permet de brosser le portrait psychologique de Coulibaly, on peut dire qu’il est inconscient, influençable et généreux.

La 3ème partie concerne les années de prison qui prend une autre dimension, et aborde deux sujets : le cas particulier de Coulibaly et le rôle de la presse.

1 – Coulibaly : Comment Coulibaly vit l’enfermement ? Est-ce la solution pour se reconstruire ?

Il fait tout pour se réinsérer. Prisonnier idéal : il se met au sport, il a pour objectif les JO 2024. Il finit ses études. Il respecte les séances avec le psychologue. Il reconnaît ses erreurs, il prend conscience de son processus psychologique et progresse, il participe à la justice réparatrice. Il connaît les risques de la prison : Se laisser aller (dormir, regarder TV, grossir), déprimer (abandon des familles, perdre espoir, craindre l’extérieur, ne plus avoir sa place dans la société) et de retrouver la confiance de ceux qu’on a trahi (ses différents entraîneurs). Il accepte la sanction, dégage des priorités, renonce à ses rêves, fait un retour à la religion, se concentre sur la famille.

2 – La presse :

1 – Palain : La presse joue un rôle important dans l’ouvrage. Tout d’abord, sur le plan personnel, pourquoi Palain tourne autour du thème de l’enfermement ? Car il développe une part de subjectivité, sans doute marqué par l’histoire de Lorentxa. La rencontre avec les psychologues est importante, car leur but est de se protéger, de garder une distance pour Palain (lettre d’une psychologue Virginie Sternack p 231) et de réaliser un diagnostic pour Coulibaly, on peut parler de « syndrome de l’abandon ». Palain s’engage beaucoup et ne garde pas ses distances, c’est presque de l’amitié. Il est parfois à la limite de la légalité (prêt à payer pour le téléphone p.353) et de la déontologie (intrusif). Cependant il agit aussi en journaliste. Il creuse son sujet, cite et croise différentes sources écrites (lettres de Coulibaly, lettres de l’administration pénitentiaire, lettre entraîneurs à l’administration), analyse sa pratique (à partir de la lettre de Coulibaly) et reconnaît ses propres torts surtout lorsqu’il est intrusif.

B – Les journalistes : Sur le plan général, on peut parler de l’éthique des journalistes avec leurs titres aguicheurs « gang des athlètes (p.340) ». Il ne faut pas oublier la recherche du scoop qui développe le manque d’empathie ; ils se précipitent sur sa chute), Il y a une défiance envers la presse (ex avec la suppression des parloirs (p.318) et (p.319), (p.323), l’avocat de SFR (p.339). Des articles font ou défont l’image d’un sportif (p.94 le journal La Dépêche pour son exploit sportif, écrit : « Coulibaly a affolé les chronos ». Quelques jours plus tard, Le Parisien titre : « Le champion tombe pour cambriolage » p.104. Plus tard, changement d’angle dans Le Parisien, Coulibaly cherche la rédemption (p.129).

Un choix de forme et de fond simple

L’auteur emploie un récit fluide, en utilisant le langage courant et parfois familier. Il est question d’un discours indirect puisque qu’il est retranscrit après les visites ; l’auteur privilégie les dialogues pour plus de fluidité. C’est un récit chronologique facile à suivre dans la partie 2 alors que dans la partie 3, c’est de la réflexion et du questionnement sur le cas de Coulibaly. Il s’interroge sur la sanction pénale et laisse une ouverture intrigante avec la libération. On peut parler de basculement ; sa priorité est sa famille, de trouver un emploi, le sport en loisirs, retour à la religion. Que va-t-il devenir ? Il semble sur la bonne voie ?

Sur le fond, Palain n’a pas d’idée précise au début de leurs entretiens, peut-être un livre. Avec quel angle ? Dans quel but ? Quelle problématique ? C’est ce qui inquiète la directrice de prison. Il rassemble des données pour raconter l’histoire d’un homme et à la suite de cela, l’enquête devient un roman.

C’est un récit qui mêle le portait (qui dessine la personnalité de quelqu’un) et le reportage qui veut transmettre ce que l’auteur ressent (subjectivité) et amène des opinions extérieures par l’interview. Le livre aborde des problèmes notamment pour les sportifs de haut niveau, tels que le manque d’éducation ou l’absence d’encadrement familiale, mais aussi la reconversion. Enfin, le principal problème est la différence de traitement journalistique des sports et de ce fait la différence d’accompagnement et de rémunération (cf. football contre athlétisme).

Le livre peut s’adresser à tout le monde, à de nombreux publics : à ceux qui s’intéressent au sport, qui connaissent ou pas l’histoire de Coulibaly, à ceux qui s’intéressent aux faits divers et à ceux qui s’intéressent aux aspect sociologiques ou psychologiques.

En conclusion, le projet de Palain est une réussite, il a écrit un livre intéressant, facile à lire, complet, qui fait découvrir un sportif avec une histoire peu banale et qui soulève des questionnements. Malgré tout, quelques points négatifs : la fin ouverte, on ne sait pas ce que devient Coulibaly, la grande proximité du journaliste avec son sujet et la problématique qui n’est pas résolue, qu’est-ce qui explique vraiment le comportement de Coulibaly ? A-t-il changé ? Comme il le dit lui-même : tout ne s’explique pas par les carences éducatives ou les difficultés sociales : « Regarde sur 18 enfants, le seul qui est parti en vrille, c’est moi » (p.370).

La déontologie est-elle mieux respectée ? Les journalistes prennent-ils vraiment en compte l’impact de leur article ? Et comme dit Coulibaly : « ça me faisait planer. J’avais besoin qu’on parle de moi » (p.370).

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